« Au Pakistan, les chrétiens sont terrorisés et n’osent plus défendre leurs droits »
[Interview] Persécutions, conversions forcées, violences : la situation des chrétiens au Pakistan se dégrade d'année en année. L'évêque d'Hyderabad, président de la Commission nationale Justice et paix, dénonce les dérives d'une loi antiblasphème devenue outil de répression. Un témoignage glaçant.
La situation des chrétiens et des autres minorités ne cesse d’empirer au Pakistan. Voilà le cri d’alarme lancé le mercredi 20 novembre 2024 par Samson Shukardin, évêque d’Hyderabad, et président de la Commission nationale Justice et paix (CNJP). Le Pakistan compte un peu plus de 240 millions d’habitants, ce qui en fait le cinquième pays le plus peuplé au monde. La majorité d’entre eux sont musulmans, 2 % sont chrétiens et 1,3 % hindous.
Le « pays des purs », fondé en 1947 pour offrir un refuge aux musulmans du sous-continent indien, n’a pas toujours eu une coloration islamiste. À l’époque, les chrétiens, souvent des ouvriers agricoles issus des plus basses castes, avaient choisi d’y vivre car ils espéraient qu’ils seraient moins discriminés. Mais une islamisation volontariste du pays a été menée par le régime autoritaire du général Zia ul-Haq, au pouvoir entre 1977 et 1988. C’est sous son règne que les lois antiblasphème ont été durcies.
Les chrétiens, tout comme les hindous et même les musulmans, sont victimes d’un détournement de cette loi contre le blasphème, ensuite renforcée, devenue un moyen de régler des comptes. Cette épée de Damoclès tétanise la communauté chrétienne, déjà bridée par des discriminations dans tous les domaines.
De passage en France à l’occasion de la Nuit des témoins organisée par l’Aide à l’Église en détresse (AED), Samson Shukardin dénonce « une discrimination et une exclusion qui s’enracinent dans tous les aspects de la vie ».
Le monde entier s’était mobilisé pour Asia Bibi, condamnée à mort pour blasphème et libérée en 2019 après 10 années passées en prison. Comment la situation a-t-elle ensuite évolué ?
Nous avions espéré que cette mobilisation internationale mettrait fin à ces pratiques de détournement de la loi antiblasphème, malheureusement il n’en est rien. Non seulement des Pakistanais continuent à être condamnés pour blasphème, mais ces condamnations s’aggravent. De plus en plus de cas sont enregistrés car la loi a été étendue aux moyens de communication numériques il y a deux ans. Par ailleurs, le Parlement vient de voter une loi, qui n’a pas encore été ratifiée, étendant la notion de blasphème à toute parole allant contre les femmes du prophète et son entourage.
Le 18 septembre 2024, Shagufta Kiran, mère de famille de 40 ans, a ainsi été condamnée à mort pour blasphème. Elle est accusée d’avoir envoyé un commentaire blasphématoire sur un groupe WhatsApp. Elle semble avoir été victime d’une nouvelle tendance extrêmement inquiétante : l’accusation de blasphème par le biais de moyens de communication numérique et des réseaux sociaux. De plus en plus souvent, en effet, des criminels piègent les chrétiens sur leur téléphone.
Par exemple, une femme envoie un message à un chrétien pour nouer une relation dans un jeu de séduction. Une fois cette relation établie, toujours en ligne, elle lui envoie un contenu offensant pour l’islam. Dès que ce message se trouve dans le téléphone du destinataire, celui-ci est accusé de blasphème et, bien sûr, la jeune fille nie lui avoir envoyé un tel message. La répression judiciaire se met alors en marche pouvant mener l’accusé à la prison et à la peine de mort.
De telles pratiques ont fait proliférer les cas de blasphèmes présumés. Le nombre de personnes emprisonnées est ainsi passé en quatre ans de 11 à 767 (selon les chiffres officiels de la Commission pakistanaise pour les droits de l’homme publiés en octobre 2024, ndlr).
Comment la loi sur le blasphème est-elle détournée ?
Nous ne sommes pas contre la loi sur le blasphème, mais nous sommes contre la manière dont elle est détournée de son usage. C’est devenu un moyen facile de discréditer ou d’éloigner quelqu’un avec qui l’accusateur à un différent, parfois mineur. C’est souvent de la jalousie ou même des brouilles intrafamiliales, dont les musulmans sont aussi victimes !
La conséquence de tout cela c’est que les chrétiens sont terrorisés, ne se sentent pas bien et qu’ils n’osent plus défendre leurs droits. Ils se taisent dès qu’un musulman leur parle, de peur qu’un mot ou un autre ne les fassent accuser de blasphème.
Quelles sont les principales menaces auxquelles font face les chrétiens et les autres minorités aujourd’hui ?
La principale menace est le fondamentalisme. Les extrémistes sont de plus en plus forts et ce sont eux qui se trouvent derrière les attaques contre les chrétiens. Leur manière de penser infuse dans la société. Les interactions sociales sont entachées de préjugés, notamment la réticence à se serrer la main, à partager des repas ou à s’asseoir ensemble.
Un tel comportement s’étend à la violence verbale. Les chrétiens sont moqués pour leur croyance, soumis à des commentaires offensants sur leur religion et même sur leur apparence physique. Les chefs religieux alimentent ces préjugés en décourageant leurs fidèles de souhaiter un joyeux Noël ou de bonnes Pâques aux chrétiens, qualifiant ces gestes de péchés.
L’atmosphère dans les écoles à majorité musulmane est délétère. Dans les rassemblements d’élèves, les chrétiens sont désignés comme kafirs, « infidèles ». À l’université, c’est pareil. Les chrétiens sont souvent très isolés. Il y a une pression à la conversion venant des élèves mais aussi des professeurs. Tout est fait pour que les chrétiens ne puissent pas progresser.
Les discours de haine et la discrimination dans l’emploi, l’éducation et la vie politique marginalisent ces minorités. La situation empire d’année en année, la discrimination et l’exclusion s’enracinent dans tous les aspects de la vie, de la base au sommet de la société.
En août 2023, le quartier chrétien de Jaranwala a été victime de la vindicte d’une foule en colère, qui, sur la base d’une rumeur de profanation d’un coran diffusée sur les réseaux sociaux, a tout brûlé sur son passage, notamment des églises catholiques et protestantes. Les coupables ont-ils été arrêtés ?
Les deux hommes qui avaient été faussement accusés ont été relâchés. Mais un chrétien qui avait partagé les faits sur TikTok et dont la vidéo a été largement diffusée, a été condamné pour blasphème. Du côté de cette foule qui a tout brûlé, seules deux personnes sont en prison. Les chrétiens, eux, sont terrorisés.
Ces actions sont de plus en plus fréquentes. Deux, trois, quatre puis 100, 1 000 personnes arrivent et brûlent tout, sans enquête préalable. Il suffit que quelqu’un ait dit qu’un blasphème avait été proféré et ait désigné un lieu ou une personne à la vindicte populaire. Les gens se font justice eux-mêmes, n’hésitant pas à lyncher et tuer des coupables présumés, sans attendre que la justice, dont les délais sont interminables, fasse son travail.
Les minorités religieuses continuent de faire face à une atmosphère de peur et d’oppression chaque jour. La violence et les assassinats ciblés restent une triste réalité.
Vous alertez aussi sur le sort des jeunes filles…
Les jeunes chrétiennes sont victimes d’enlèvements, de conversion et de mariages forcés ainsi que d’agressions sexuelles. Des musulmans enlèvent de très jeunes filles, à partir de l’âge de 11 ou 12 ans, Elles sont mariées de force à des hommes parfois âgés. Si la famille porte plainte, elles sont amenées devant la cour et disent qu’elles sont d’accord, qu’elles ont vraiment embrassé l’islam. Elles ont subi un lavage de cerveau et, une fois qu’un certificat de mariage est établi, nous ne pouvons plus rien faire. Celles que nous arrivons à sauver témoignent de viols, de pressions énormes pour les empêcher de parler. On les a menacées de tuer leur famille.
Les chrétiens sont les plus pauvres de la société et de très jeunes filles sont engagées comme domestiques dans des familles musulmanes. Beaucoup d’entre elles sont violées. La pauvreté fait parfois prendre de mauvaises décisions. Certaines jeunes filles sont leurrées par des hommes qui leur font miroiter un meilleur statut social. Elles sont converties et mariées de force.
Que fait la Commission nationale Justice et paix (CNJP) que vous présidez pour lutter contre ces discriminations ?
Depuis 1987, la CNJP défend les chrétiens face à la radicalisation de l’islam au Pakistan. Pour répondre à toutes ces discriminations, la Commission Justice et paix se charge de défendre les chrétiens devant les tribunaux, une mission dans laquelle l’AED nous soutient. Nous sensibilisons activement l’opinion publique.
Nous menons aussi un travail auprès des chrétiens, notamment les plus pauvres, pour les éduquer et les aider. Dans le cas des jeunes filles enlevées, dès que nous entendons parler d’un cas, nous nous rendons sur place, nous enquêtons et nous engageons des avocats. Souvent, nous obtenons justice. Nous organisons des réunions avec les familles pour leur expliquer les signaux d’alertes et les recours. Nous leur expliquons comment éduquer leurs enfants dans cet environnement hostile où les chrétiens ne sont qu’une petite minorité.

